Avec un peu d’avance pour cause de blog en pause pendant quelques jours… et à bientôt !

Mère Castor l’industrieuse, ayant toujours en train un fricot d’images ou une confiture de dragons, de chevaliers ou de lointains ailleurs, nous emmène ce mois-ci dans les nuits hantées des vieux châteaux ou des landes lugubres : un fantôme, suggère-t-elle.
Ayant beaucoup trimé sur un précédent « à faire »… am-stram-gram ! j’ai choisi la voie facile et paresseuse…
Voici mon fantôme « à la paresseuse ».


LE CONTE DU TOUT PETIT, PETIT, PETIT FANTÔME

 

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Il était une fois un tout petit, petit, petit Fantôme, qui aimait une très jolie, jolie, jolie Demoiselle fantôme. Hélas ! Il avait beau hanter, dès la mi-nuit sonnée, les mêmes châteaux obscurs dans les mêmes recoins d’une pierre glaciale, pousser avec vigueur de déchirants soupirs et même oser , sans excès toutefois, la fugitive exhalaison d’ossements vieillis en caveau, jamais cette donzelle, charmante et étourdie, ne lui accordait le moindre gémissement amical.
Découragé, en proie à l’autodépréciation et l’autodénigrement, et même à l’autoaccusation, il coulait doucement vers la déprime et la tentation d’un impossible suicide, dépourvu qu’il était, c’est triste à dire, de cette capacité salvatrice,  commune aux poètes et aux volcans, de s’élever au dessus de soi.
Une mi-nuit, s’étant persuadé que sa laideur était le principal obstacle à l’accomplissement de son rêve, il décida d’aller demander qu’on le fasse beau. Au moins, une tout petit, petit, petit peu.
–  Quelle idée stupide, s’écria la Sorcière. Me demander, à moi, de la beauté !
–  Madame, balbutia-t-il, n’y-a-t-il vraiment rien qui vous fasse chaud au cœur, quand vous le rencontrez…?
–  Maintenant que tu en parles, fit la Sorcière songeuse, j’ai toujours une drôle de sensation quand je vois, sur le sable, ces petites empreintes que laissent après eux les crabes de mer…
Le petit Fantôme accepta très poliment ce cadeau de la Sorcière, proprement enveloppé dans un mouchoir de fumée.
La Fée, interloquée, lui jeta quand même un vieux bout d’aurore boréale.
Le Jardinier trouva dans sa brouette une longue tige de lierre grimpant, couleur pivoine.
Le Bijoutier, au fond d’un tiroir, découvrit une chaîne de montre en vieil or bruni.
Le Vent, un instant déboussolé, lui accorda l’usage perpétuel d’un certain petit courant d’air malicieux qui ne se souciait ni du Nord ni du Sud et n’en faisait qu’à sa tête.
Le tout petit, petit, petit Fantôme, remercia avec force révérences pour tous ces menus cadeaux et s’en fut, plus découragé que jamais. Comment se faire beau, même un tant soit peu, au moyen d’empreintes de crabes de mer, d’un morceau chiffonné d’aurore boréale, de quelques décimètres de plante grimpante, d’une chaîne en vieil or bruni et d’un petit courant d’air sans la moindre éducation?
Il résolut d’aller consulter un Vieux Sage.
Justement, on se répétait nuitamment dans les châteaux de la région qu’un vieil homme assez fou et très pauvre venait de s’installer dans les ruines de l’ancien cimetière, et qu’essayer de le hanter était une pure perte de temps. Le tout petit, petit, petit Fantôme n’avait guère d’autre choix : un fou, un sage,  que lui importait ? Après tout, quelqu’un qui ne se laisse pas hanter mérite d’être connu par tout fantôme soucieux de s’instruire, petit ou non-petit.
Il raconta longuement son histoire au Vieux Sage.
– Que voulez-vous que je fasse de tous ces rogatons, gémissait-il, et comment me feraient-il plus beau ?
Il se tenait par prudence à quelque distance de la pierre, coincée entre deux caveaux en ruine, où siégeait le Vieil homme, de toute évidence indifférent à ses plaintes.
Soudain le Sage glapit, à demi dressé et gesticulant :
– Cesse de me casser les oreilles ! Tiens, voilà  ce qu’il fallait faire !
Et il disparut derrière les ruines.
Interloqué, le petit Fantôme s’aperçut que sa robe, zébrée de faux plis ordinairement d’un blanc douteux et terne, irradiait des lueurs douces et mouvantes telle une aurore boréale. Au bas, près de l’ourlet, une broderie pourpre décrivait des méandres comme un fleuve vivant bordé de forêts rouge et or. Éparses comme les étoiles sur le ciel de nuit, les empreintes de crabe de mer étincelaient ici et là tout autour de lui. Enfin, sur sa poitrine, pendait comme un collier une chaine de rayons d’or pur dont les maillons, s’entrechoquant sous l’effet du petit courant d’air capricieux, faisaient une musique douce comme l’amour.
Le tout petit, petit, petit fantôme se sentait grandir à vue d’œil.  Jamais il n’y avait eu, aux Royaumes de Nuit, un être plus beau que lui !
D’un bond, il courut, courut vers l’élue de son cœur… et soudain trébucha.
– Encore toi ? Qu’est-ce qui ne va pas ??? glapit le Vieux Sage.
Le tout petit, petit, petit, petit fantôme se sentit très, très, très minuscule sous le regard furieux du vieil homme.
– Je vous demande bien pardon, balbutia-t-il, mais il faut que vous m’enleviez toutes ces jolies choses… S’il vous plaît !
– Et pourquoi le ferais-je ? N’est-ce pas la plus belle robe qu’on ait jamais vue aux Royaumes de Nuit ? Ne voulais-tu pas éblouir une certaine jeune dame de ta connaissance ?
– C’est que…  si je vais la voir avec une robe plus belle que la sienne, elle en aura de la peine…
Le Vieux Sage ne dit mot et rendit à la robe son blanc terne et ses faux plis. Par terre, abandonnés au petit courant d’air capricieux, roulèrent empreintes de crabe, chaîne d’or, lierre pourpre et chiffon d’aurore boréale.
Le petit fantôme soupira d’aise.
– Merci beaucoup, beaucoup, vraiment ! dit-il. Mais comment faites-vous ça ?
Le Vieux Sage, sous ses sourcils charbonneux, fixa sur lui un regard attentif.
– J’ai une meilleure question à te proposer, dit-il : Pourquoi l’ai-je fait ? Si tu réponds à ma question, je répondrai à la tienne.
– Pourquoi… C’est que je n’en ai aucune idée ! s’exclama le petit Fantôme.
– Prends ton temps, fit le Vieux Sage. Tiens, je vais te raconter une histoire, et tout en écoutant tu pourras réfléchir à ma question.
Le tout petit, petit, petit fantôme accepta et le Vieux commença :
– Il était une fois un tout petit, petit, petit Fantôme, qui aimait une très jolie, jolie, jolie Demoiselle fantôme…

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