Archive for mars 2011

« Troisième révolution »

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Un ami m’a envoyé ce texte de Fred Vargas, archéologue et auteur bien connu de romans policiers, que j’approuve des deux mains et vous fais partager :
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……………………………………………..Nous y sommes
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par Fred Vargas

Nous y voilà, nous y sommes.
Depuis cinquante ans que cette tourmente menace dans les hauts-fourneaux de l’incurie de l’humanité, nous y sommes.
Dans le mur, au bord du gouffre, comme seul l’homme sait le faire avec brio, qui ne perçoit la réalité que lorsqu’elle lui fait mal.
Telle notre bonne vieille cigale à qui nous prêtons nos qualités d’insouciance, nous avons chanté, dansé.
Quand je dis « nous », entendons un quart de l’humanité tandis que le reste était à la peine.
Nous avons construit la vie meilleure, nous avons jeté nos pesticides à l’eau, nos fumées dans l’air, nous avons conduit trois voitures, nous avons vidé les mines, nous avons mangé des fraises du bout monde, nous avons voyagé en tous sens, nous avons éclairé les nuits, nous avons chaussé des tennis qui clignotent quand on marche, nous avons grossi, nous avons mouillé le désert, acidifié la pluie, créé des clones, franchement on peut dire qu’on s’est bien amusés.
On a réussi des trucs carrément épatants, très difficiles, comme faire fondre la banquise, glisser des bestioles génétiquement modifiées sous la terre, déplacer le Gulf Stream, détruire un tiers des espèces vivantes, faire péter l’atome, enfoncer des déchets radioactifs dans le sol, ni vu ni connu. Franchement on s’est marrés.
Franchement on a bien profité.
Et on aimerait bien continuer, tant il va de soi qu’il est plus rigolo de sauter dans un avion avec des tennis lumineuses que de biner des pommes de terre.
Certes.
Mais nous y sommes.
A la Troisième Révolution.
Qui a ceci de très différent des deux premières ( la Révolution néolithique et la Révolution industrielle, pour mémoire) qu’on ne l’a pas choisie.
« On est obligés de la faire, la Troisième Révolution ? » demanderont quelques esprits réticents et chagrins.
Oui.
On n’a pas le choix, elle a déjà commencé, elle ne nous a pas demandé notre avis. C’est la mère Nature qui l’a décidé, après nous avoir aimablement laissés jouer avec elle depuis des décennies. La mère Nature, épuisée, souillée, exsangue, nous ferme les robinets. De pétrole, de gaz, d’uranium, d’air, d’eau. Son ultimatum est clair et sans pitié : Sauvez-moi, ou crevez avec moi (à l’exception des fourmis et des araignées qui nous survivront, car très résistantes, et d’ailleurs peu portées sur la danse).
Sauvez-moi ou crevez avec moi
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Évidemment, dit comme ça, on comprend qu’on n’a pas le choix, on s’exécute illico et, même, si on a le temps, on s’excuse, affolés et honteux. D’aucuns, un brin rêveurs, tentent d’obtenir un délai, de s’amuser encore avec la croissance.
Peine perdue.
Il y a du boulot, plus que l’humanité n’en eut jamais.
Nettoyer le ciel, laver l’eau, décrasser la terre, abandonner sa voiture, figer le nucléaire, ramasser les ours blancs, éteindre en partant, veiller à la paix, contenir l’avidité, trouver des fraises à côté de chez soi, ne pas sortir la nuit pour les cueillir toutes, en laisser au voisin, relancer la marine à voile, laisser le charbon là où il est, – attention, ne nous laissons pas tenter, laissons ce charbon tranquille
récupérer le crottin, pisser dans les champs (pour le phosphore, on n’en a plus, on a tout pris dans les mines, on s’est quand même bien marrés).
S’efforcer.
Réfléchir, même.
Et, sans vouloir offenser avec un terme tombé en désuétude, être solidaire.
Avec le voisin, avec l’Europe, avec le monde.
Colossal programme que celui de la Troisième Révolution.
Pas d’échappatoire, allons-y.
Encore qu’il faut noter que récupérer du crottin, et tous ceux qui l’ont fait le savent, est une activité foncièrement satisfaisante. Qui n’empêche en rien de danser le soir venu, ce n’est pas incompatible.
A condition que la paix soit là, à condition que nous contenions le retour de la barbarie – une autre des grandes spécialités de l’homme, sa plus aboutie peut-être.
A ce prix, nous réussirons la Troisième révolution.
A ce prix nous danserons, autrement sans doute, mais nous danserons encore.

Fred Vargas
Archéologue et écrivain

Où l’on commence par la fin

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Citation :
 » Ed Gardner : L’opéra, c’est où un type se prend un coup de poignard dans le dos et, au lieu de mourir, il  chante ». (sous les citations, des opéras à explorer)
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Curieusement, c’est presque exactement l’idée que j’avais de l’opéra. Sauf que je disais : quand quelqu’un meurt, ça dure vraiment très très longtemps.
On en a même fait plusieurs opéras, comme dans le cas de la mort d’Eurydice :
Monteverdi, Rossi, Gluck, Offenbach, Milhaud ;  et Stravinky en a fait un ballet.

Ecouter ici
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L’opéra et moi, hélas !

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Je vous le dis avec rage, je ne suis pas près de m’instruire…
Hier, j’ai voulu regarder une vidéo de Pelléas et Melisande, de Debussy, et cette histoire profondément mystérieuse et impalpable se passait dans un salon petit bourgeois. Pour un peu, on aurait trouvé de la poussière sur les meubles. Au bout d’une demi-heure, je m’endormais. J’ai tout plié et allumé l’ordinateur.
Ce soir, une vidéo de L’Orfeo, de Monteverdi.
D’abord, on voit les musiciens dans la fosse et l’arrivée du maestro qui se met à agiter sa baguette avec une intense énergie en se penchant vers ses musiciens comme pour surveiller leurs devoirs. Le rideau se lève enfin.
Belle image, vaste et bleue. Un type en bleu déambule sur la scène, crâne rasé et jupe ample qu’il tient comme on tient une traîne. La voix est belle, la musique aussi. Seul inconvénient : les supposés sous-titres en français sont en italien. Finalement, je dois conclure que le français ne concerne que les bonus du disque. (Rage)
Là-dessus, une douzaine d’hommes et femmes entrent en scène, formant un cercle, puis s’avancent vers le centre du cercle et se dirigent vers l’avant-scène : on voit alors que ce cercle est une flaque d’eau où ils marchent pieds nus. Ensuite ils se couchent sur le sol. Bon, je me dis : ou bien ils viennent de traverser le Styx, et ils sont morts, ou ils ont pris un bain de pieds avant d’aller au lit.
Le type en bleu continue à marcher en tenant sa jupe à bout de bras et commence à chanter, et là ça m’énerve parce qu’il raconte beaucoup de choses, mais en italien. L’image est toujours magnifique et la musique je l’aime, mais faut pas pousser mémé dans les orties. On m’a appris à l’école que la première chose à faire est de comprendre avant d’apprendre, et je ne risque pas d’apprendre grand chose sur l’opéra si je ne sais pas ce que disent les gens dans l’opéra et pourquoi la musique fait ce qu’elle fait juste à ce moment-là.
Je change de vidéo.
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Le nouveau DVD s’appelle Die Zauberflöte, de Mozart. Quand le rideau s’ouvre, c’est comme au nouvel an chinois : il y a un type en bleu qui défie de son épée un drôle de dragon creux que des gens soutiennent par en dessous. Ce dragon, on dirait qu’il a été colorié par des enfants. Bref, il recule. Là-dessus, arrivent trois dames en vert avec des chapeaux tyroliens et elles ont l’air très contentes, mais je ne sais pas pourquoi, parce que les sous-titres, au lieu d’être en français, sont même pas en italien : en allemand. Elles sortent. Là-dessus arrive un type avec un costume orange fait de pièces, un peu comme l’habit du Bouddha, mais il a des dreadlocks et autour de son cou pend une sorte de flûte des Andes. La musique est très jolie, un peu moqueuse, mais je ne comprends pas les sous-titres. Et puis je sais maintenant que ça ne sert à rien de lire des livres qui ne donnent que le résumé : les gens, on a envie ce qu’ils disent à chaque instant. Sinon, à quoi sert la musique ? D’ailleurs, ça me rappelle une anecdote : dans une ville réputée pour son amour du bel canto, un chanteur lyrique faisait ses débuts. Huées de la salle. Alors, un spectateur courageux se lève et apostrophe les perturbateurs :  » Mais laissez-le donc s’exprimer, le mime !  »
C’est bien la preuve que les paroles comptent, non ?
Je reprends. Le type en jaune avec deadlocks est entouré d’autres types déguisés en coqs – ou autres volatiles – qui ne font rien que tourner vaguement sur la scène, et il est arrivé, j’ai oublié de vous dire, dans une voiture en carton dessinée par des enfants et qui contient des cages qui contiennent des oiseaux en carton. Il joue un peu de sa flûte et puis il se met à parler avec le type en bleu du début, celui qui défiait le dragon chinois, et maintenant il n’y a plus de musique. Rien que cette conversation au milieu de blogs de carton pâte qui représentent des rochers – il me semble. Et comme les sous-titres sont toujours en allemand, je finis par me dire que cette flûte enchantée est comme qui dirait un imposteur – sinon je saurais ce qu’ils racontent, ces deux-là. Bon, tant pis pour la Reine de la Nuit, annoncée sur le fascicule, je me tire.
A l’avenir, je boycotte les vidéos d’opéra.
Parce que si, pour étudier l’opéra, je dois d’abord apprendre l’italien, l’espagnol, l’anglais, le russe, l’allemand, le tchèque, le polonais et le finnois, m’as comprès !

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Musique d’opéra

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J’étais tout à l’heure à la médiathèque où j’avais l’intention de me jeter dans l’étude de l’opéra, musique, paroles, corps et biens… Et sagement je choisis,  dans ce qui se trouve encore dans les rayons, Monteverdi, Mozart, Verdi, Strauss, Debussy, Kurt Weil. Et voilà qu’un drôle de CD me saute dans la main. Cela vous est sûrement déjà arrivé : avant même de savoir que vous le voulez, un objet se retrouve serré entre vos doigts et rien ne pourrait vous le faire lâcher, alors même que vous demandez pourquoi vous le voulez ! On peut présumer que c’est l’objet qui vous a choisi : je ne vois pas d’autre explication.
Donc, un opéra dont je n’ai jamais entendu parler veut me dire quelque chose,  en finnois.
J’ai écouté le premier acte, d’abord en regrettant de ne pas le voir sur scène, parce que, reprenez-moi si je me trompe, un opéra est destiné à être représenté dans un théâtre. Et puis j’ai un passé de cinéphile qui m’amène très vite à convertir en images ce que j’entends.
Par ailleurs, je n’ai jamais vraiment été sensible aux musiques du nord de l’Europe, alors que je tends l’oreille dès que j’entends de la musique arabe ou indienne.
Tant pis. Sous peine d’être à la fois ridicule et incomprise, je ne vous dirai pas à quels films m’a fait penser cette musique que j’ai trouvé fort belle, puissante ou tendre, pleine de vies qui s’entremêlent.
Je mettrai même un comble à l’horreur des vrais mélomanes en la chargeant sur mon lecteur MP3.
C’est dire si Armas Launis a toute ma considération !
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Liz

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On l’a dit beaucoup mieux que je ne saurais le faire !
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La vraie joie

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On cherche une chose et on en trouve une autre, qu’on n’attendait pas : Un pont entre une parole et une autre. Je vous dirai l’autre : Olivier Messiaen a écrit le livret et composé la musique de l’opéra Saint François d’Assise. Sur la première page du livret figure ce dialogue :
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Premier acte, premier tableau.
Une route (…). Saint François et Frère Léon (…) marchent l’un derrière l’autre. Frère Léon devant, Saint François un peu en arrière, à la façon des Frères Mineurs. Tous les deux ont le capuchon sur la tête.
Frère Léon
J’ai peur, sur la route. Quand s’agrandissent et s’obscurcissent les fenêtres, quand ne rougissent plus les feuilles de pointsettia.
Saint François
(Il s’arrête)
Ô terre… Ô ciel… Frère Léon ?
Frère Léon
(Il s’arrête et se retourne)
Mon Père ?
Saint François
Même si le Frère Mineur rendait la vue aux aveugles, l’ouïe aux sourds, la parole aux muets, sache que tout cela n’est pas la joie, la joie parfaite.
(Frère Léon et Saint François marchent à nouveau)
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Ici, vidéos un et deux des répétitions de l’opéra en 1975

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Les « chroniques martiennes » de Ray Bradbury

Si je devais conseiller un seul livre de SF, ce serait celui-là, car il contient tout ce qui est humanité. Il a été publié chez Denoël en 1960.
Extrait de l’édition par « Club des Amis du livre » en 1964 :
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Au 6ème chapitre : La troisième expédition
Ce dessin illustre le texte :
« La fusée atterrit sur une pelouse de gazon vert ».
Illustrations de Christian Broutin
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Un peu plus loin dans le chapitre :
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– Regardez, là-bas. Des géraniums. Une plante spécialement individualisée. Cette variété spécifique n’est connue sur la terre que depuis cinquante ans. Songez que l’évolution d’une plante couvre des millénaires. Ensuite, dites-moi s’il est logique que les Martiens possèdent : un : des fenêtres à vitraux ; deux : des coupoles ; trois : des hamacs ; quatre : un instrument qui ressemble à un piano et qui vraisemblablement est un piano ; cinq : si vous regardez attentivement dans cette lunette télescopique, est-il logique qu’un compositeur martien ait écrit un morceau de musique intitulé, par une singulière coïncidence, Mon bel Ohio ? Autrement dit, existerait-il sur Mars un fleuve appelé l’Ohio ? « 

Réponse dans le livre !
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